
L'histoire des maths
45 découvertes dans l'ordre où elles sont arrivées, de l'argile babylonienne à aujourd'hui. Pour chacune : ce qui se passait à l'époque, la personne qui l'a faite, la raison qui l'y a poussée, et ce que ça a changé sur le moment.
Beaucoup d'histoires célèbres sont en réalité des légendes. Kala les raconte quand même — elles sont belles — mais elle dit toujours d'où elles viennent et ce qu'on peut en croire.
Avant les preuves
−1900 à −600
En Mésopotamie et en Égypte, on calcule très bien sans jamais démontrer. Les mathématiques sont un métier : on apprend des recettes qui marchent, on les recopie, on les transmet.
- vers 1800 av. J.-C.Mésopotamie, l'Irak d'aujourd'hui
Des triangles rectangles, mille ans avant Pythagore
Un scribe anonyme de Babylonie
On écrit sur de l'argile molle avec un roseau taillé, en enfonçant des coins : l'écriture cunéiforme. Les scribes sont formés dans des écoles où l'on recopie des tablettes pendant des années. Les nombres s'écrivent en base 60, pas en base 10.
Pourquoi chercher ça
Ces écoles formaient les fonctionnaires du royaume : ceux qui mesurent les champs, calculent le creusement d'un canal, répartissent des rations d'orge. La tablette ressemble à un support d'enseignement.

La tablette Plimpton 322, écriture cunéiforme sur argile.
Kala raconteLa tablette Plimpton 322 aligne quinze lignes de nombres. Et ces nombres forment des triangles rectangles à côtés entiers, comme 3-4-5 mais bien plus gros : 119, 120, 169. Mille ans avant Pythagore, donc. Les spécialistes se disputent encore sur ce à quoi elle servait exactement — table pour l'école ? liste construite à partir de nombres réciproques ? On sait ce qu'il y a écrit dessus ; on ne sait pas pourquoi on l'a écrit.
Aujourd'hui : La base 60 des Babyloniens ne nous a jamais quittés : elle est dans les 60 minutes d'une heure, les 60 secondes d'une minute et les 360 degrés d'un tour complet.
- vers 1650 av. J.-C.Égypte
Le plus vieux manuel de maths qu'on sache encore lire
Le scribe Ahmès, qui recopie un texte plus ancien
Le papyrus déroulé fait plus de cinq mètres. Il contient 84 problèmes résolus : partages de pains, pentes de pyramides, contenance de greniers, aires de champs.
Pourquoi chercher ça
Chaque année, la crue du Nil efface les limites des champs. Il faut les retracer et recalculer les surfaces, donc l'impôt. Il faut aussi payer les ouvriers en pain et en bière, ce qui demande de partager des quantités en parts inégales.
Ce que ça a changé, à l'époque
Le papyrus donne une recette pour l'aire d'un disque : prendre les huit neuvièmes du diamètre, et mettre le résultat au carré. Cela revient à utiliser 3,16 au lieu de 3,14 — assez juste pour construire un grenier.

Un fragment du papyrus Rhind, conservé au British Museum.
Kala raconteAhmès écrit lui-même, en tête du rouleau, qu'il recopie un document plus vieux d'environ deux siècles. Il ne se présente pas en inventeur mais en copiste. C'est grâce à cette honnêteté qu'on sait que les maths égyptiennes étaient déjà anciennes quand il les a écrites.
La Grèce invente la démonstration
−600 à −200
Une idée neuve apparaît : ne pas se contenter d'une recette qui marche, mais expliquer POURQUOI elle marche, à partir de quelques vérités admises au départ. C'est la naissance de la preuve.
- vers 600 av. J.-C.Milet, port grec de la côte d'Asie Mineure
Le premier à vouloir expliquer pourquoi
Thalès de Milet (vers 625 – vers 547 av. J.-C.)
Milet est un port riche, en relation constante avec l'Égypte et la Mésopotamie. Thalès y voit des méthodes de calcul vieilles de mille ans. Il pose alors une question que personne ne semblait poser : comment être sûr que ça marche à tous les coups ?
Pourquoi chercher ça
Les problèmes qu'on lui attribue tournent tous autour d'une même idée : mesurer ce qu'on ne peut pas atteindre. La hauteur d'une pyramide, la distance d'un navire au large.

Thalès vu par un graveur du XVIIᵉ siècle. Aucun portrait fait de son vivant n'existe : c'est une image inventée.
Kala raconteOn raconte qu'il a mesuré la hauteur de la grande pyramide grâce à son ombre : au moment où ton ombre fait exactement ta taille, l'ombre de la pyramide fait exactement sa hauteur. C'est joli, mais méfie-toi : cette histoire est racontée par Plutarque et Diogène Laërce, plus de six siècles après sa mort. Thalès n'a laissé aucun écrit. Tout ce qu'on croit savoir de lui, on le tient de gens qui ne l'ont jamais rencontré.
- vers 530 av. J.-C.Crotone, colonie grecque du sud de l'Italie
Le théorème le plus célèbre portait déjà d'autres noms
Pythagore de Samos et son école
Pythagore fonde une communauté à la fois savante et religieuse : on y étudie les nombres, la musique et l'astronomie, avec des règles de vie strictes. Leur devise tient en une phrase : tout est nombre.

Buste romain dit « de Pythagore », musées du Capitole. L'identification est incertaine, comme pour presque tous les bustes antiques.
Kala raconteLa relation entre les côtés d'un triangle rectangle était connue des Babyloniens, des Chinois et des Indiens bien avant l'école de Crotone. Ce que les Grecs apportent, ce n'est pas le résultat : c'est l'idée qu'il faut le démontrer. Et la maison a fini par prendre feu toute seule — en cherchant la diagonale d'un carré de côté 1, ils sont tombés sur un nombre qui n'est le quotient d'aucune fraction. Pour des gens dont la devise était « tout est nombre », c'était une catastrophe. La légende dit qu'un certain Hippase, qui aurait vendu la mèche, fut jeté à la mer. Cette histoire n'apparaît que très tard, chez des auteurs écrivant des siècles après : personne ne peut la vérifier.
Aujourd'hui : Ce nombre embarrassant, c'est √2. On l'appelle irrationnel, ce qui veut simplement dire : impossible à écrire comme une fraction.
- vers 300 av. J.-C.Alexandrie, en Égypte
Un livre qui servira de manuel pendant deux mille ans
Euclide d'Alexandrie
Alexandrie vient d'être fondée et se dote d'une bibliothèque qui veut rassembler tous les livres du monde connu. Euclide y rédige les Éléments : treize livres qui reprennent toute la géométrie connue.
Pourquoi chercher ça
Son idée est neuve et radicale : partir de quelques affirmations admises sans preuve — les axiomes — et n'accepter ensuite que ce qu'on peut en déduire. Rien d'autre.
Ce que ça a changé, à l'époque
Les Éléments ont été le manuel de géométrie du monde méditerranéen, puis du monde arabe, puis de l'Europe. On l'a encore utilisé en classe au XIXᵉ siècle. Peu de livres ont servi aussi longtemps.

Papyrus d'Oxyrhynque n° 29 : un des plus anciens fragments des Éléments qui nous soient parvenus, avec sa figure.
Kala raconteOn raconte que le roi Ptolémée, trouvant le livre difficile, aurait demandé s'il n'existait pas un chemin plus court. Euclide aurait répondu qu'il n'y a pas de voie royale vers la géométrie. Là encore, prudence : c'est Proclus qui rapporte l'échange, environ sept cents ans plus tard. La phrase est belle et elle est vraie sur le fond ; rien ne dit qu'elle a été prononcée.
- vers 250 av. J.-C.Syracuse, en Sicile
Coincer π entre deux valeurs, sans jamais l'atteindre
Archimède de Syracuse (vers 287 – 212 av. J.-C.)
Syracuse est une cité grecque puissante, prise entre Rome et Carthage. Archimède y est à la fois géomètre, ingénieur militaire et inventeur de machines.
Pourquoi chercher ça
Personne ne peut mesurer un cercle parfaitement : il n'a aucun côté droit. Archimède contourne l'obstacle en dessinant un polygone à l'intérieur du cercle et un autre à l'extérieur, puis en doublant le nombre de côtés jusqu'à 96.
Ce que ça a changé, à l'époque
Il obtient ainsi que π est compris entre 3 + 10/71 et 3 + 1/7. C'est-à-dire entre 3,1408 et 3,1429. La valeur exacte, 3,14159…, est bien dans cet intervalle.

« Archimède », peint par Domenico Fetti en 1620 — presque deux mille ans après. Portrait imaginé.
Kala raconteDeux histoires courent sur lui, et elles ne se valent pas. Le fameux « Eurêka ! » crié en sortant du bain nous vient de Vitruve, un architecte romain qui écrit deux siècles après sa mort : invérifiable. En revanche, Archimède était si fier d'avoir démontré que la sphère occupe les deux tiers du cylindre qui l'enferme qu'il a demandé qu'on grave la figure sur sa tombe. Et là, on a un témoin sérieux : Cicéron raconte avoir retrouvé cette tombe abandonnée près de Syracuse, environ cent quarante ans plus tard, en cherchant précisément cette figure.
- vers 240 av. J.-C.Alexandrie, où il dirige la bibliothèque
Mesurer la Terre entière avec un bâton et une ombre
Ératosthène de Cyrène (vers 276 – vers 194 av. J.-C.)
Ératosthène apprend qu'à Syène (Assouan), le jour du solstice d'été, le Soleil éclaire le fond des puits : il est exactement à la verticale. Le même jour, à Alexandrie, un bâton planté droit projette encore une ombre.
Pourquoi chercher ça
Si la Terre était plate, le Soleil serait à la verticale partout au même instant. L'ombre restante mesure donc la courbure de la Terre entre les deux villes.
Ce que ça a changé, à l'époque
En mesurant l'angle de cette ombre et en connaissant la distance entre les deux villes, il calcule le tour de la Terre. Son résultat, 250 000 stades, tombe très près de la réalité — mais on ignore la longueur exacte de son stade, alors on ne peut pas dire précisément à quel point il visait juste.
Kala raconteSes contemporains le surnommaient « Bêta », la deuxième lettre grecque, parce qu'il était bon partout sans être le premier nulle part : géographie, poésie, mathématiques, astronomie. Le surnom était moqueur. C'est pourtant ce touche-à-tout qui a pesé la planète avec une ombre. On lui doit aussi le crible qui porte son nom, la méthode pour trouver les nombres premiers en rayant les multiples.
- vers 200 av. J.-C.Alexandrie et Pergame
Les courbes qu'on obtient en tranchant un cône
Apollonius de Perga
Apollonius étudie ce qui se passe quand on coupe un cône par un plan. Selon l'inclinaison de la coupe, on obtient un cercle, une ellipse, une parabole ou une hyperbole. C'est lui qui donne à ces courbes les noms qu'elles portent encore.

Page de titre d'une édition imprimée des Coniques, 1654.
Kala raconteVoilà des mathématiques faites sans le moindre usage en vue, par pur goût des formes. Dix-huit siècles plus tard, Kepler découvre que les planètes suivent des ellipses, et Newton s'appuie sur les travaux d'Apollonius pour l'expliquer. Aujourd'hui, ta parabole de seconde et l'antenne satellite sur un toit sont la même courbe. Une idée sans usage peut attendre très longtemps avant de servir.
Aujourd'hui : Trajectoire d'un ballon, phare de voiture, antenne parabolique, orbite d'une comète : ce sont toutes des coniques d'Apollonius.
Alexandrie, la Chine et l'Inde
−200 à 700
Pendant que la Grèce s'éteint, d'autres continuent. La Chine résout des systèmes d'équations, l'Inde invente le zéro comme un nombre, Alexandrie garde les livres.
- entre −200 et 100 environChine
La Chine résout des systèmes d'équations
Auteurs multiples, compilés sous la dynastie Han
Les Neuf Chapitres sur l'art du calcul rassemblent 246 problèmes concrets : partages de récoltes, prix des céréales, volumes de terrassement, calculs d'impôt.
Pourquoi chercher ça
L'administration chinoise est immense et doit compter : lever l'impôt, nourrir des armées, organiser des chantiers. Les problèmes du livre sont des cas de bureau, pas des jeux d'esprit.
Ce que ça a changé, à l'époque
Le chapitre 8 résout des systèmes de plusieurs équations à plusieurs inconnues en disposant les nombres en tableau et en les combinant ligne à ligne. C'est exactement la méthode qu'on enseigne aujourd'hui sous le nom d'élimination de Gauss — environ mille huit cents ans avant Gauss.

Une édition imprimée des Neuf Chapitres sur l'art du calcul.
Kala raconteLe livre fait aussi une chose que l'Europe mettra très longtemps à accepter : il calcule avec des nombres négatifs. Les bâtonnets rouges comptent le positif, les noirs le négatif. En Europe, on parlera encore de « nombres absurdes » au XVIIᵉ siècle.
- vers 250Alexandrie
Chercher les solutions en nombres entiers
Diophante d'Alexandrie
Dans les Arithmétiques, Diophante ne cherche pas n'importe quelle solution à une équation : il veut des solutions entières, ou en fractions. Il introduit aussi des abréviations pour l'inconnue, un premier pas vers l'écriture algébrique.

Édition de 1670 des Arithmétiques. C'est dans un exemplaire de cette œuvre que Fermat écrira sa fameuse note en marge.
Kala raconteOn ne sait presque rien de sa vie, sauf par une énigme placée sur sa tombe, qui raconte son âge en fractions : son enfance a duré un sixième de sa vie, sa barbe a poussé au douzième suivant… En la résolvant, on trouve 84 ans. Comme énigme, c'est charmant. Comme document historique, c'est mince : rien ne dit que ces chiffres soient exacts.
Aujourd'hui : On appelle encore « équations diophantiennes » celles dont on cherche les solutions entières. Le dernier théorème de Fermat en est une.
- vers 400Alexandrie
La première mathématicienne dont on connaisse la vie
Hypatie d'Alexandrie (vers 355 – 415)
Hypatie enseigne les mathématiques, l'astronomie et la philosophie à Alexandrie. Elle commente et rend lisibles les grands textes — les Coniques d'Apollonius, les Arithmétiques de Diophante, l'astronomie de Ptolémée. Ses élèves viennent de loin.
Ce que ça a changé, à l'époque
Sans ce travail de commentaire et de copie, une partie de ces textes ne nous serait jamais parvenue. Recopier et expliquer, à cette époque, c'est sauver.

Hypatie imaginée par le peintre Julius Kronberg en 1889. Aucun portrait d'époque n'existe.
Kala raconteSa mort est atroce et, cette fois, elle est documentée : en 415, elle est tuée par une foule, dans un climat de guerre politique et religieuse à Alexandrie. On le sait par Socrate le Scolastique, qui écrit peu après. Attention en revanche aux romans et aux films : on lui a attribué toutes sortes de découvertes qu'aucun texte ne confirme. Sa vie n'a pas besoin d'être enjolivée.
- 499Inde, probablement à Kusumapura
Une valeur de π juste à quatre décimales
Aryabhata (476 – 550)
Aryabhata écrit l'Aryabhatiya à 23 ans : un traité en vers, très condensé, qui couvre l'arithmétique, l'algèbre, la trigonométrie et l'astronomie.
Ce que ça a changé, à l'époque
Il donne pour π la valeur 62 832 / 20 000, soit 3,1416 — juste jusqu'à la quatrième décimale. Il construit aussi les premières tables de sinus, indispensables aux calculs astronomiques.

Statue moderne d'Aryabhata (Pune, Inde). Son visage est entièrement imaginé : on n'a aucun portrait.
Kala raconteIl écrit aussi que la Terre tourne sur elle-même, et que le mouvement apparent des étoiles n'est qu'un effet de cette rotation. Mille ans avant Copernic. Il compare cela à un bateau qui avance : on croit voir la rive défiler. Il ajoute au sujet de sa valeur de π qu'elle « approche » le rapport — il savait qu'elle n'était pas exacte.
- 628Bhillamala, dans le nord-ouest de l'Inde
Le zéro devient un nombre comme les autres
Brahmagupta (598 – 668)
Avant lui, le zéro sert surtout à marquer une case vide dans l'écriture des nombres. Brahmagupta est le premier à écrire les règles de calcul du zéro et des nombres négatifs, et à les traiter comme des nombres à part entière.
Pourquoi chercher ça
Il présente les négatifs de façon très concrète : une fortune et une dette. Une dette retranchée d'une dette donne une fortune. C'est la comptabilité qui rend l'idée acceptable.

Le manuscrit de Bakhshali, où un point (flèche rouge) note un zéro. Sa datation reste discutée.
Kala raconteIl pose presque toutes les règles justes — et il se trompe sur une. Il écrit que zéro divisé par zéro fait zéro. C'est faux, et il faudra des siècles pour tirer cette affaire au clair. Ça ne retire rien à ce qu'il a fait : quand on ouvre une porte, on ne voit pas encore toute la pièce.
L'âge d'or du monde arabe
800 à 1200
À Bagdad, on traduit les Grecs, on lit les Indiens, et on invente l'algèbre. Les mathématiques deviennent un outil de justice, de commerce et d'astronomie.
- vers 820Bagdad, à la Maison de la sagesse
L'algèbre reçoit son nom
Al-Khwarizmi (vers 780 – vers 850)
Bagdad est alors la ville où l'on traduit tout : les Grecs, les Perses, les Indiens. Al-Khwarizmi y dirige la bibliothèque. Il rédige un traité sur la façon de résoudre les équations en déplaçant les termes d'un côté à l'autre.
Pourquoi chercher ça
Il l'écrit noir sur blanc dans sa préface : il veut traiter « ce qui est le plus facile et le plus utile en arithmétique, ce dont les hommes ont constamment besoin dans les cas d'héritage, de legs, de partage, de procès et de commerce, ou lorsqu'il s'agit d'arpenter des terres, de creuser des canaux ». L'algèbre naît d'un besoin de justice et de commerce, pas d'un jeu.
Ce que ça a changé, à l'époque
Le partage d'un héritage selon la loi islamique demande des calculs de fractions compliqués, avec des parts qui dépendent les unes des autres. Son livre contient plus de huit cents exemples de ce genre.

Un manuscrit de l'Algèbre d'al-Khwarizmi, bibliothèque Bodléienne, Oxford.
Kala raconteDeux mots de ton cahier viennent de ce livre. « Algèbre » vient d'al-jabr, l'opération qui consiste à rétablir : faire passer un terme de l'autre côté du signe égal. Et « algorithme » vient tout simplement de son nom, déformé par les copistes latins. Il a donné son nom à une notion sans jamais le savoir.
- vers 1015Le Caire
On ne croit plus une idée : on la met à l'épreuve
Ibn al-Haytham, dit Alhazen (965 – 1040)
Dans son Traité d'optique, Ibn al-Haytham démonte l'idée grecque selon laquelle l'œil enverrait des rayons vers les objets. Il montre que c'est la lumière qui entre dans l'œil — et il le montre par des expériences reproductibles, avec chambre noire et miroirs.
Pourquoi chercher ça
Sa règle de travail est neuve : une affirmation ne vaut rien tant qu'elle n'a pas été mise à l'épreuve, même si elle vient d'un grand nom. C'est une des premières formulations de la méthode expérimentale.
Ce que ça a changé, à l'époque
En cherchant le volume de certains solides courbes, il calcule des sommes de puissances quatrièmes. C'est une étape vers ce qui deviendra le calcul intégral, six siècles plus tard.

Portrait imaginé d'Ibn al-Haytham, illustration moderne.
Kala raconteUne histoire circule à son sujet : le calife al-Hakim l'aurait chargé de réguler les crues du Nil. Devant l'impossibilité de la tâche, il aurait simulé la folie pour échapper à la colère du calife, et serait resté enfermé des années — le temps d'écrire. Ce récit vient de biographes plus tardifs et on ne peut pas le vérifier. Ce qu'on peut vérifier, c'est le Traité d'optique, et il est extraordinaire.
- vers 1070Perse, à Samarcande puis Ispahan
Résoudre le troisième degré avec deux courbes
Omar Khayyam (1048 – 1131)
Personne ne sait résoudre les équations du troisième degré par une formule. Khayyam contourne le problème autrement : il trace un cercle et une parabole, et lit la solution là où les deux courbes se croisent.
Ce que ça a changé, à l'époque
Il dirige aussi la réforme du calendrier persan. Le calendrier qu'il met au point est d'une précision remarquable : il dérive moins vite que le calendrier grégorien que nous utilisons.

Portrait imaginé d'Omar Khayyam, illustration moderne.
Kala raconteEn Occident, on le connaît surtout comme poète : ses quatrains, les Rubaiyat, sont célèbres. En Iran, on le connaît d'abord comme mathématicien et astronome. Deux pays, deux souvenirs de la même personne. Il aura fallu attendre le XVIᵉ siècle en Italie pour qu'on trouve enfin une formule au troisième degré — et cette histoire-là finit mal.
- 1150Inde, à l'observatoire d'Ujjain
Des mathématiques écrites en poèmes
Bhaskara II (1114 – 1185)
Le Lilavati pose ses problèmes en vers, en s'adressant à une jeune femme de ce nom. On y calcule des essaims d'abeilles, des colliers de perles rompus, des singes qui sautent d'un arbre.
Pourquoi chercher ça
La forme versifiée n'est pas une coquetterie : sans imprimerie, un texte se transmet en le récitant. Les vers se retiennent, la prose se perd.

Page de titre d'une édition du Lilavati.
Kala raconteOn raconte souvent que Lilavati était sa fille, et qu'il aurait écrit le livre pour la consoler d'un mariage manqué à cause d'une horloge à eau. C'est une belle histoire, mais elle n'apparaît que dans une traduction persane de 1587, quatre siècles après. Le livre, lui, est bien réel, et il a servi de manuel en Inde pendant des centaines d'années.
L'Europe rattrape son retard
1200 à 1650
Les chiffres indo-arabes arrivent par les marchands. Puis l'Italie résout les équations du troisième degré, l'Écosse invente les logarithmes, et la France marie l'algèbre et la géométrie.
- 1202Pise, et le port de Bougie en Afrique du Nord
Les chiffres que tu écris arrivent en Europe
Leonardo Pisano, dit Fibonacci (vers 1170 – après 1240)
L'Europe compte encore en chiffres romains, ce qui rend une multiplication pénible et une division presque impossible. Enfant, Leonardo suit son père, fonctionnaire du commerce à Bougie, et y apprend les chiffres indo-arabes et le zéro.
Pourquoi chercher ça
Le commerce méditerranéen explose. Il faut convertir des monnaies, calculer des intérêts, partager des bénéfices entre associés. Le Liber Abaci est un manuel pour marchands, pas un traité savant.
Ce que ça a changé, à l'époque
Les marchands italiens adoptent ces chiffres avant les universités. Florence les interdit un temps dans les livres de comptes, par crainte des falsifications : un 0 se maquille facilement en 6 ou en 9.

Une page manuscrite du Liber Abaci.
Kala raconteLa fameuse suite 1, 1, 2, 3, 5, 8, 13… sort d'un exercice sur des lapins qui se reproduisent, complètement irréaliste d'ailleurs. Et son surnom ? Il ne l'a jamais porté : il signait Leonardo Pisano. « Fibonacci » a été forgé par un historien en 1838, six siècles après sa mort.
- 1545Italie du Nord
Les équations du troisième degré, et un serment trahi
Niccolò Tartaglia et Jérôme Cardan
Au XVIᵉ siècle, les mathématiciens italiens s'affrontent en duels publics : chacun envoie une liste de problèmes à l'autre, et le perdant y laisse sa réputation et parfois son poste. Savoir résoudre le troisième degré est une arme.
Ce que ça a changé, à l'époque
En appliquant sa formule, Cardan tombe sur des racines carrées de nombres négatifs. Il les trouve « inutiles » mais les note quand même. Bombelli reprend l'affaire en 1572 et montre qu'en acceptant ces objets bizarres, on retrouve bien les bonnes solutions réelles.

Portrait gravé de Jérôme Cardan.
Kala raconteTartaglia trouve la méthode et la garde jalousement. Cardan la lui arrache en 1539 en jurant de ne jamais la publier. Six ans plus tard, il la publie quand même dans son Ars Magna. Sa défense : il avait découvert entre-temps que Scipione del Ferro avait trouvé la même chose avant Tartaglia, donc le serment ne tenait plus. Tartaglia a hurlé au vol jusqu'à sa mort. Aujourd'hui, la formule porte les deux noms.
Aujourd'hui : Ces objets encombrants sont devenus les nombres complexes. Sans eux, ni électricité alternative, ni traitement du signal, ni mécanique quantique.
- 1614Château de Merchiston, en Écosse
Transformer les multiplications en additions
John Napier (1550 – 1617)
Les astronomes passent leurs journées à multiplier des nombres à sept ou huit chiffres. Une seule erreur de recopie ruine des semaines de travail.
Pourquoi chercher ça
Napier cherche à remplacer ce calvaire par quelque chose de plus simple. Son idée : associer à chaque nombre un autre nombre, de telle sorte que multiplier les premiers revienne à additionner les seconds. Il y consacre vingt ans.
Ce que ça a changé, à l'époque
Les tables de logarithmes se répandent en quelques années dans toute l'Europe savante. On prête à Laplace la formule selon laquelle elles ont doublé la vie des astronomes en abrégeant leurs calculs.

Portrait gravé de John Napier de Merchiston.
Kala raconteSes voisins le prenaient pour un sorcier : il se promenait avec un coq noir dont il disait qu'il repérait les voleurs. En vérité, il enduisait l'animal de suie et faisait entrer ses domestiques un par un le caresser dans le noir ; celui qui ressortait les mains propres n'avait pas osé toucher le coq. Ce n'était pas de la magie, c'était de la psychologie.
Aujourd'hui : L'échelle des décibels, celle des séismes et l'axe des pH sont tous logarithmiques : ils écrasent des écarts énormes pour les rendre lisibles.
- 1637Provinces-Unies (Pays-Bas)
Une courbe devient une équation
René Descartes (1596 – 1650)
La Géométrie paraît en appendice du Discours de la méthode. Descartes y montre qu'une figure géométrique peut s'écrire comme une équation, et qu'une équation peut se dessiner comme une figure.
Ce que ça a changé, à l'époque
Deux branches qui s'ignoraient depuis l'Antiquité — la géométrie et l'algèbre — deviennent deux façons de dire la même chose. On peut désormais démontrer un résultat de géométrie par un calcul.

René Descartes, d'après Frans Hals.
Kala raconteOn raconte qu'il aurait eu l'idée en regardant une mouche marcher au plafond, en se disant qu'il pouvait repérer sa position par deux distances aux murs. Aucun texte de Descartes ne contient cette histoire : elle apparaît bien plus tard. Autre surprise : le repère avec deux axes gradués et perpendiculaires, celui que tu traces en classe, n'est pas de lui. Il n'utilise qu'un axe. La forme complète viendra après, chez ses successeurs.
- vers 1637Toulouse
La note en marge qui a occupé trois siècles
Pierre de Fermat (1601 – 1665)
Fermat est magistrat de métier ; les mathématiques sont sa passion privée. Il publie très peu et communique surtout par lettres. Il lit les Arithmétiques de Diophante et couvre les marges de son exemplaire de remarques.
Ce que ça a changé, à l'époque
C'est son fils Samuel qui publie ces notes en 1670, après sa mort. Sans cette réédition, la remarque aurait disparu avec le livre.

Portrait de Pierre de Fermat.
Kala raconteEn face d'un problème sur les carrés, il écrit qu'aucun cube ne se décompose en somme de deux cubes, ni aucune puissance supérieure, et il ajoute cette phrase devenue légendaire : il en a trouvé une démonstration merveilleuse, mais la marge est trop étroite pour la contenir. Il ne l'a jamais écrite ailleurs. Pendant 358 ans, les meilleurs mathématiciens ont buté dessus. Andrew Wiles a fini par y arriver en 1994, avec des outils qui n'existaient pas du tout au XVIIᵉ siècle. Ce qui veut probablement dire que la démonstration de Fermat, si elle existait, était fausse.
- 1654Par lettres, entre Paris et Toulouse
Une question de joueur fonde les probabilités
Blaise Pascal (1623 – 1662) et Pierre de Fermat
Le chevalier de Méré, joueur, pose une question à Pascal : si une partie s'interrompt avant la fin, comment répartir équitablement les mises entre les joueurs ? Chacun n'a pas la même chance de gagner la suite.
Pourquoi chercher ça
La question n'est pas oisive : elle demande de mesurer un avenir qui n'aura pas lieu. Il faut évaluer les chances de chaque joueur pour la suite d'une partie qui ne se jouera jamais.
Ce que ça a changé, à l'époque
Pascal et Fermat s'écrivent pendant l'été 1654 et trouvent la réponse chacun par une voie différente. De cet échange de lettres naît le calcul des probabilités.

Portrait de Blaise Pascal.
Kala raconteUne science entière est sortie d'une question sur un jeu d'argent. Trois siècles plus tard, elle sert à fixer le prix d'une assurance, à décider si un médicament fonctionne, à annoncer la météo et à corriger les erreurs de ton téléphone. Il arrive que les grandes idées commencent très petitement.
On apprend à calculer le mouvement
1650 à 1800
Comment décrire une vitesse qui change à chaque instant ? Newton et Leibniz trouvent, chacun de son côté. Le calcul infinitésimal ouvre deux siècles de découvertes.
- 1665-1687Woolsthorpe, puis Cambridge
Calculer une vitesse qui change à chaque instant
Isaac Newton (1643 – 1727)
La peste ferme l'université de Cambridge en 1665. Newton, âgé de 22 ans, rentre à la ferme familiale et y passe deux années à réfléchir seul. Il y pose les bases du calcul différentiel, de l'optique et de la gravitation.
Pourquoi chercher ça
Une question résiste : comment décrire le mouvement d'une planète, dont la vitesse et la direction changent à chaque instant ? Les outils existants savent traiter ce qui est constant, pas ce qui varie continûment.
Ce que ça a changé, à l'époque
Les Principia, publiés en 1687, expliquent d'un même mouvement la chute d'une pierre et l'orbite de la Lune. C'est la même force, et elle se calcule.

Isaac Newton en 1689, par Godfrey Kneller.
Kala raconteLa pomme existe vraiment, et la source est solide : William Stukeley, ami de Newton, raconte qu'en avril 1726 — Newton avait alors 83 ans — ils prenaient le thé sous des pommiers, et que Newton lui a rappelé qu'une pomme tombée l'avait fait s'interroger : pourquoi tombe-t-elle toujours vers le centre de la Terre, et jamais de côté ? Mais elle n'est jamais tombée sur sa tête. Ça, c'est un ajout des raconteurs.
- 1684Hanovre
Les symboles que tu écris viennent de lui
Gottfried Wilhelm Leibniz (1646 – 1716)
Leibniz trouve le calcul infinitésimal de son côté, quelques années après Newton mais sans rien savoir de ses travaux, et il publie le premier, en 1684.
Pourquoi chercher ça
Il a une obsession que Newton n'a pas : trouver une écriture si bien faite qu'elle pense presque toute seule. C'est lui qui invente le d de la dérivée et le ∫ allongé de l'intégrale — un S étiré, pour « somme ».

Portrait de Gottfried Wilhelm Leibniz.
Kala raconteS'ensuit l'une des plus violentes querelles de l'histoire des sciences. Les partisans des deux camps s'accusent de vol pendant des années. En 1712, la Royal Society nomme une commission pour trancher : elle donne raison à Newton. Petit détail — Newton en était le président, et on sait aujourd'hui qu'il a rédigé lui-même une bonne partie du rapport. Le verdict de l'histoire est plus équilibré : ils ont trouvé chacun de leur côté. Et c'est la notation de Leibniz que le monde entier utilise.
- 1736Königsberg, en Prusse (Kaliningrad aujourd'hui)
Une promenade impossible fonde une branche entière
Leonhard Euler
La ville est traversée par une rivière, avec deux îles et sept ponts. Les habitants se demandent s'il est possible de faire une promenade qui emprunte chaque pont une fois et une seule.
Pourquoi chercher ça
Euler comprend que ni la longueur des ponts ni la forme des îles n'ont la moindre importance. Seul compte ce qui est relié à quoi. Il réduit la ville à des points et des traits — et démontre que la promenade est impossible.

La figure d'Euler dans son article de 1736.
Kala raconteC'est peut-être la première fois qu'on résout un problème en jetant délibérément la géométrie à la poubelle. Ce dessin de points et de traits s'appelle aujourd'hui un graphe. Ton GPS qui cherche le plus court chemin, le réseau des amis d'un réseau social, l'organisation d'Internet : tout cela descend de sept ponts et d'une promenade impossible.
- 1707-1783Bâle, Saint-Pétersbourg et Berlin
L'homme qui a écrit la moitié de tes notations
Leonhard Euler (1707 – 1783)
Euler publie plus que n'importe quel mathématicien de l'histoire : environ 850 travaux. Il touche à tout — analyse, théorie des nombres, mécanique, optique, construction navale.
Ce que ça a changé, à l'époque
Le f(x) que tu écris, la lettre e du nombre 2,718…, le i des nombres complexes, le Σ des sommes, l'usage de π : ces notations viennent de lui ou ont été imposées par lui.

Leonhard Euler, par Jakob Emanuel Handmann.
Kala raconteIl perd la vue d'un œil vers trente ans, puis devient presque totalement aveugle vers soixante ans. Et c'est là que ça devient stupéfiant : il a produit environ la moitié de son œuvre après. Il dictait à ses fils et à ses secrétaires, en calculant tout de tête. On raconte qu'il aurait dit y voir moins de distractions. Cette dernière phrase est peut-être arrangée ; le reste est parfaitement documenté.
Aujourd'hui : On lui doit aussi la relation qui relie les cinq nombres les plus célèbres des mathématiques en une seule ligne : e^(iπ) + 1 = 0.
- 1748Milan
Le premier manuel qui rassemble tout le calcul
Maria Gaetana Agnesi (1718 – 1799)
Le calcul infinitésimal existe depuis soixante ans, mais il est éparpillé dans des articles écrits par des rivaux, dans des notations incompatibles. Agnesi passe dix ans à tout rassembler en un ouvrage cohérent, en italien plutôt qu'en latin, pour qu'il soit lisible.
Ce que ça a changé, à l'époque
Ses Instituzioni analitiche servent de manuel dans toute l'Europe. En 1750, le pape Benoît XIV la nomme à une chaire de mathématiques à Bologne — une première pour une femme.

Portrait gravé de Maria Gaetana Agnesi.
Kala raconteUne courbe qu'elle étudie s'appelle en anglais « the witch of Agnesi », la sorcière d'Agnesi. Il n'y a jamais eu de sorcière : elle l'appelait la versiera, mot italien venant du latin versoria, un cordage de bateau. Son traducteur anglais a lu avversiera, qui veut dire diablesse. Une erreur de traduction, restée dans les manuels depuis deux siècles et demi. Quant à la chaire de Bologne, elle ne l'a jamais occupée : elle a consacré la fin de sa vie à soigner les pauvres de Milan.
- 1790-1799France révolutionnaire
Un mètre pour tout le monde
Une commission menée par Joseph-Louis Lagrange (1736 – 1813)
Sous l'Ancien Régime, les unités changent d'une ville à l'autre, et parfois d'un métier à l'autre. La même toise ne vaut pas la même longueur à Paris et à Lyon. Les fraudes sur les mesures sont un motif de plainte constant dans les cahiers de doléances.
Pourquoi chercher ça
L'idée est de fonder l'unité sur quelque chose que personne ne possède : la Terre elle-même. Le mètre est défini comme la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre.
Ce que ça a changé, à l'époque
Deux astronomes, Delambre et Méchain, passent sept ans à mesurer l'arc de méridien entre Dunkerque et Barcelone, en pleine Révolution, avec les arrestations et les guerres que cela suppose.

Médaillon à l'effigie de Joseph-Louis Lagrange.
Kala raconteLagrange préside la commission et défend le système décimal, dix fois dix, contre ceux qui voulaient garder la base douze — plus commode pour les partages en tiers et en quarts. Il a gagné. C'est pour cela que tu comptes en centimètres et pas en douzièmes de pied. Une décision de comité, prise il y a deux siècles, est encore dans ta trousse.
- 1799-1825Paris
Le ciel entier mis en équations
Pierre-Simon de Laplace (1749 – 1827)
Newton avait montré comment deux corps s'attirent. Mais le système solaire en compte beaucoup plus, et chaque planète perturbe les autres. Newton lui-même pensait que Dieu devait remettre l'ensemble d'aplomb de temps en temps.
Ce que ça a changé, à l'époque
Dans sa Mécanique céleste, Laplace montre que ces perturbations se compensent et que le système reste stable, sans intervention extérieure. Il développe au passage des outils de probabilités encore utilisés partout.

Portrait de Pierre-Simon de Laplace.
Kala raconteL'anecdote la plus célèbre le montre présentant son livre à Napoléon, qui lui fait remarquer qu'il n'y est jamais question de Dieu. Laplace aurait répondu qu'il n'avait pas eu besoin de cette hypothèse. La scène est rapportée de seconde main, par un témoin qui la tenait d'un autre, alors prends-la comme telle. La phrase résume pourtant bien un tournant : on cherche désormais à expliquer le monde sans faire appel à ce qui le dépasse.
Le siècle qui remet tout à plat
1800 à 1900
Le XIXᵉ siècle reprend les fondations une à une. Il découvre au passage d'autres géométries, d'autres infinis, et une algèbre qui parle de symétries plutôt que de nombres.
- 1801Brunswick, puis Göttingen
Retrouver une planète perdue avec un crayon
Carl Friedrich Gauss (1777 – 1855)
En janvier 1801, un astronome italien repère un nouvel objet, Cérès. Il l'observe quarante jours, puis l'objet passe derrière le Soleil et disparaît. Personne ne sait où le chercher à sa réapparition.
Pourquoi chercher ça
Gauss, 24 ans, met au point une méthode pour reconstituer une orbite entière à partir de quelques observations seulement, en répartissant au mieux les erreurs de mesure.
Ce que ça a changé, à l'époque
Il indique où pointer les télescopes. En décembre 1801, Cérès est retrouvée exactement là où il l'avait dit. Sa méthode des moindres carrés est aujourd'hui dans tous les tableurs et tous les modèles statistiques.

Carl Friedrich Gauss en 1840, par Christian Albrecht Jensen.
Kala raconteTu connais sûrement l'histoire de l'écolier à qui l'instituteur demande d'additionner les nombres de 1 à 100 pour avoir la paix, et qui répond 5050 en quelques secondes en appariant 1 avec 100, 2 avec 99. Voilà ce qu'on peut vérifier : la source est une biographie parue en 1856, un an après sa mort, écrite par un collègue de Göttingen. Elle raconte bien un exercice d'addition résolu à toute vitesse par l'enfant. Mais elle ne mentionne ni les nombres de 1 à 100, ni la méthode des paires. Ces détails-là ont été ajoutés par les raconteurs suivants. L'exploit est probablement réel ; sa mise en scène est une construction.
- 1822Grenoble, puis Paris
Toute vibration est une somme d'ondes simples
Joseph Fourier (1768 – 1830)
Fourier cherche à décrire comment la chaleur se répand dans une barre de métal. Le problème résiste jusqu'à ce qu'il ose une idée que ses pairs jugent scandaleuse : décomposer n'importe quelle fonction en une somme de sinus et de cosinus.
Pourquoi chercher ça
Lagrange, qui siège au jury, refuse d'y croire et bloque la publication pendant des années. Le mémoire de 1811 ne paraîtra en livre qu'en 1822.

Portrait dessiné de Joseph Fourier.
Kala raconteFourier avait suivi Bonaparte en Égypte et en était revenu convaincu que la chaleur est la clé de tout. Il vivait, dit-on, dans des pièces surchauffées et emmitouflé en toute saison. Son idée, jugée douteuse de son vivant, est aujourd'hui l'une des plus utilisées au monde : chaque fois que tu écoutes un MP3, ouvres une photo JPEG ou passes une IRM, c'est sa décomposition qui travaille.
- 1829-1832Kazan, en Russie, et la Transylvanie
Et si les parallèles finissaient par se couper ?
Nikolaï Lobatchevski (1792 – 1856) et János Bolyai (1802 – 1860)
Depuis Euclide, un point coince : le postulat des parallèles, qui affirme que par un point extérieur à une droite il passe une seule parallèle. Pendant deux mille ans, on essaie de le démontrer à partir des autres. Personne n'y arrive.
Pourquoi chercher ça
Lobatchevski et Bolyai renversent la question. Au lieu de démontrer le postulat, ils supposent qu'il est faux et regardent ce qui se passe. Il ne se passe aucune contradiction : une autre géométrie apparaît, tout aussi cohérente.

Portrait de Nikolaï Lobatchevski.
Kala raconteLe père de Bolyai avait passé sa vie sur ce problème. Quand son fils lui annonce sa découverte, il lui écrit de publier vite. Puis ils apprennent que Gauss y était arrivé avant, sans rien publier par crainte des critiques. Le jeune Bolyai ne s'en est jamais remis et a presque cessé de faire des mathématiques. Quatre-vingts ans plus tard, Einstein a eu besoin exactement de ces géométries courbes pour décrire la gravitation.
- 1832Paris
Vingt ans, et une idée qui change l'algèbre
Évariste Galois (1811 – 1832)
On sait résoudre par formule les équations jusqu'au quatrième degré. Au cinquième, tout le monde échoue. Galois répond à la question autrement : il montre POURQUOI c'est impossible, en regardant les symétries entre les solutions plutôt que les solutions elles-mêmes.
Pourquoi chercher ça
Cette manière de raisonner sur les symétries d'un objet plutôt que sur l'objet donne naissance à la théorie des groupes, qui structure aujourd'hui une grande partie des mathématiques et de la physique.

Gravure de 1848, dessinée de mémoire après sa mort. C'est le seul portrait de Galois adulte.
Kala raconteLa légende dit qu'il a écrit toute sa théorie la nuit précédant le duel qui l'a tué. C'est faux, et il faut le savoir : ses mémoires étaient rédigés et déposés à l'Académie depuis deux à trois ans. Ce qu'il a écrit cette nuit-là — le 29 mai 1832 — c'est une longue lettre à son ami Auguste Chevalier, qui résume ses travaux et demande qu'on les fasse examiner. En marge d'un manuscrit, il note « Je n'ai pas le temps », et cette phrase a suffi à lancer la légende, largement brodée ensuite par un auteur du XXᵉ siècle. La vérité est déjà assez saisissante : il est mort à vingt ans, et ses idées ont mis quinze ans à être comprises.
- 1843Londres
Le premier programme, pour une machine jamais construite
Ada Lovelace (1815 – 1852)
Charles Babbage conçoit une machine analytique : un calculateur mécanique programmable par cartes perforées. Elle ne sera jamais construite de son vivant, faute d'argent et de précision mécanique.
Pourquoi chercher ça
Ada Lovelace traduit en anglais un article italien décrivant la machine. Elle y ajoute des notes personnelles qui font près du triple de l'article d'origine.
Ce que ça a changé, à l'époque
Sa note G détaille pas à pas comment la machine calculerait une suite de nombres appelés nombres de Bernoulli. C'est un programme, avec sa boucle et ses variables, écrit un siècle avant le premier ordinateur.

Ada Lovelace, détail d'un portrait par Margaret Sarah Carpenter.
Kala raconteLe plus fort n'est pas là. Babbage voyait une machine à calculer des nombres. Elle a compris qu'une machine capable de manipuler des symboles pourrait aussi bien traiter des lettres, des sons ou de la musique. Elle l'a écrit noir sur blanc en 1843. Il a fallu attendre cent ans pour que quelqu'un le construise.
- 1854 et 1859Göttingen
Une géométrie pour les espaces courbes
Bernhard Riemann (1826 – 1866)
Pour son examen d'habilitation, Riemann doit exposer un sujet devant la faculté. Gauss, âgé, choisit le sujet le plus difficile de la liste : les fondements de la géométrie. Riemann y invente une géométrie valable dans un espace de n'importe quelle forme et de n'importe quelle dimension.

Portrait de Bernhard Riemann.
Kala raconteIl travaillait sur des espaces courbes sans aucune idée de ce à quoi ça pourrait servir. Soixante ans plus tard, Einstein cherche un langage pour dire que la gravitation courbe l'espace : c'est celui de Riemann, tout prêt, qui l'attendait. En 1859, dans un article de huit pages sur les nombres premiers, il glisse aussi une remarque qu'il n'a pas le temps de démontrer. On l'appelle l'hypothèse de Riemann. Elle résiste encore, et un million de dollars attend celui ou celle qui la tranchera.
- 1854Cork, en Irlande
Faire du raisonnement un calcul
George Boole (1815 – 1864)
Boole est autodidacte : fils d'un cordonnier, il apprend seul et devient professeur d'université sans avoir jamais été étudiant. Dans Les lois de la pensée, il propose de traiter le vrai et le faux comme 1 et 0, et le « et », le « ou », le « non » comme des opérations.
Pourquoi chercher ça
Son but est philosophique : ramener les lois du raisonnement à des règles de calcul, aussi sûres que celles de l'arithmétique.

Portrait de George Boole.
Kala raconteIl est mort sans imaginer une seconde à quoi ça servirait. En 1937, un étudiant américain de 21 ans, Claude Shannon, remarque dans son mémoire de master qu'un interrupteur est ouvert ou fermé, comme le vrai et le faux de Boole — et que l'algèbre de Boole décrit donc exactement les circuits électriques. Chaque puce de ton téléphone applique aujourd'hui, des milliards de fois par seconde, les règles d'un professeur irlandais de 1854.
- 1874-1891Halle, en Allemagne
Il y a plusieurs infinis, et ils n'ont pas la même taille
Georg Cantor (1845 – 1918)
Jusque-là, l'infini est une façon de parler : ce qui n'a pas de fin. Cantor le traite comme un objet qu'on peut mesurer et comparer, en regardant si on peut apparier terme à terme deux collections infinies.
Ce que ça a changé, à l'époque
Il démontre que les entiers et les fractions peuvent se ranger en liste, mais que les nombres à virgule, eux, ne le peuvent pas. Son argument diagonal de 1891 tient en une demi-page et il est imparable : quelle que soit ta liste, il fabrique un nombre qui n'y figure pas.

Photographie de Georg Cantor.
Kala raconteSes idées ont été violemment rejetées. Son ancien professeur Kronecker les traitait de charlatanisme et lui a barré la route. On lit souvent que ces attaques l'ont rendu fou. C'est un raccourci : Cantor a souffert d'épisodes dépressifs graves et répétés, que les médecins d'aujourd'hui rattacheraient probablement à un trouble bipolaire, et qui ont commencé alors que sa carrière allait bien. Une maladie n'a pas besoin d'un coupable. Hilbert dira plus tard que personne ne nous chassera du paradis que Cantor a créé.
- 1900Congrès international des mathématiciens, Paris
Vingt-trois problèmes pour un siècle
David Hilbert (1862 – 1943)
Invité à ouvrir le siècle, Hilbert ne fait pas le bilan du passé : il dresse la liste des problèmes non résolus qui lui semblent devoir occuper les mathématiciens. Il en présente une dizaine à l'oral, vingt-trois dans le texte publié.
Ce que ça a changé, à l'époque
La liste a orienté une part énorme de la recherche du XXᵉ siècle. Résoudre un problème de Hilbert reste l'une des choses les plus prestigieuses qu'on puisse faire.

David Hilbert.
Kala raconteSa devise était : nous devons savoir, nous saurons. Elle est gravée sur sa tombe. L'ironie de l'histoire est cruelle : c'est en attaquant son deuxième problème que Gödel a démontré, trente ans plus tard, qu'il existe des vérités qu'on ne pourra jamais démontrer. Certains problèmes de la liste sont résolus, d'autres tiennent toujours, et un au moins est réputé mal posé.
Les limites de ce qu'on peut calculer
1900 à aujourd'hui
En cherchant à tout fonder solidement, on découvre que certaines vérités ne se démontreront jamais, et que certaines questions n'ont pas de réponse mécanique. La machine naît de cette recherche.
- 1913Madras, puis Cambridge
Une lettre venue de Madras
Srinivasa Ramanujan (1887 – 1920)
Employé de bureau au port de Madras, sans diplôme universitaire, Ramanujan couvre des cahiers de formules trouvées seul. En 1913, il écrit à trois mathématiciens anglais. Deux ne répondent pas. Le troisième, G. H. Hardy, ouvre la lettre.

Srinivasa Ramanujan.
Kala raconteHardy a d'abord cru à un canular : les formules étaient invraisemblables et sans aucune démonstration. Puis il s'est dit que personne n'aurait assez d'imagination pour les inventer. Il l'a fait venir en Angleterre. Une autre histoire les concerne, et Hardy l'a racontée lui-même : rendant visite à Ramanujan malade à Putney, il lui dit que son taxi portait le numéro 1729, un nombre bien terne. Ramanujan répond aussitôt que non, c'est le plus petit nombre qui s'écrit de deux façons comme une somme de deux cubes. Et c'est vrai : 1729 = 1³ + 12³ = 9³ + 10³.
Aujourd'hui : Un cahier de Ramanujan retrouvé en 1976 contenait des fonctions que personne ne comprenait. Elles servent aujourd'hui aux physiciens qui étudient les trous noirs.
- 1918Göttingen
Chaque symétrie cache une loi de conservation
Emmy Noether (1882 – 1935)
Einstein vient de publier la relativité générale, et une difficulté apparaît sur la conservation de l'énergie. Hilbert et Klein font venir Noether pour la traiter. Elle démontre un résultat bien plus général qu'attendu.
Ce que ça a changé, à l'époque
Son théorème dit que derrière chaque symétrie des lois de la physique se cache une quantité qui se conserve. Les lois sont les mêmes aujourd'hui qu'hier : l'énergie se conserve. Les mêmes ici qu'ailleurs : la quantité de mouvement se conserve. C'est un des piliers de la physique moderne.

Emmy Noether, photographie de jeunesse.
Kala raconteVoici ce qu'elle a dû traverser. En 1915, la faculté refuse son habilitation parce qu'elle est une femme ; la loi prussienne l'interdisait depuis 1908. Pendant quatre ans, ses cours sont donc annoncés sous le nom de Hilbert, avec la mention « avec le concours de Mme Noether ». Il aura fallu une guerre perdue et la chute de l'Empereur pour qu'elle obtienne enfin son habilitation, en 1919. Chassée par les lois nazies en 1933, elle est partie enseigner aux États-Unis, où elle est morte deux ans plus tard.
- 1931Vienne
Des vérités qu'on ne pourra jamais démontrer
Kurt Gödel (1906 – 1978)
Hilbert voulait poser les mathématiques sur des fondations parfaitement sûres : un système d'axiomes d'où l'on pourrait tout démontrer, sans jamais se contredire. Gödel, à 25 ans, montre que c'est impossible.
Pourquoi chercher ça
Son idée est vertigineuse. Il trouve le moyen de faire parler les mathématiques d'elles-mêmes, en codant chaque énoncé par un nombre. Il construit alors un énoncé qui affirme, en substance : « je ne suis pas démontrable ».
Ce que ça a changé, à l'époque
Si cet énoncé était démontrable, il serait faux — donc le système se contredirait. Il est donc vrai, et indémontrable. Dans tout système assez riche pour contenir l'arithmétique, il existera toujours des vérités hors de portée.

Kurt Gödel étudiant, en 1925.
Kala raconteÇa n'a pas cassé les mathématiques : on continue parfaitement à en faire. Ça a changé ce qu'on en espérait. Gödel a démoli le rêve de Hilbert avec les outils mêmes que Hilbert avait affûtés.
- 1936Cambridge, puis Princeton
Une machine imaginaire qui décrit tous les ordinateurs
Alan Turing (1912 – 1954)
Il restait une question de Hilbert : existe-t-il une procédure mécanique capable de décider si un énoncé est démontrable ? Pour y répondre, Turing doit d'abord définir ce que veut dire « mécanique ».
Pourquoi chercher ça
Il imagine pour cela une machine minimale : un ruban, une tête qui lit et écrit un symbole, quelques règles. Rien d'autre. Puis il démontre que ce dispositif dérisoire peut effectuer n'importe quel calcul — et que la question de Hilbert n'a pas de réponse.
Kala raconteVoilà l'étrangeté de l'histoire : l'ordinateur a été décrit avant d'exister, et pas par quelqu'un qui voulait en construire un. Il est né d'une question de logique pure. Pendant la guerre, Turing a mis ces idées au service du déchiffrement des messages allemands à Bletchley Park. Condamné en 1952 pour son homosexualité, alors un délit au Royaume-Uni, il est mort deux ans plus tard. Le Royaume-Uni lui a présenté des excuses officielles en 2009, et une grâce royale a été prononcée en 2013.
- 1994Princeton
La marge de Fermat refermée, 358 ans après
Andrew Wiles (né en 1953)
Wiles a découvert le dernier théorème de Fermat à dix ans, dans un livre de bibliothèque. Devenu mathématicien, il travaille sept ans en secret, sans dire à personne sur quoi il travaille, pour ne pas subir la pression.
Ce que ça a changé, à l'époque
La démonstration fait plus de cent pages et mobilise des mathématiques entièrement construites au XXᵉ siècle. Aucune ne tenait dans la marge de Fermat.
Kala raconteIl annonce sa démonstration à Cambridge en juin 1993, sous les applaudissements. Puis, à la relecture, un trou apparaît dans un chapitre. Il passe une année entière à essayer de le combler, au bord de l'abandon. C'est en septembre 1994, en reprenant une approche qu'il avait laissée tomber des années plus tôt, qu'il trouve la clé. Il a dit que ce moment était le plus important de sa vie de mathématicien.
- 2002-2003Saint-Pétersbourg
Une démonstration déposée sur Internet, puis plus rien
Grigori Perelman (né en 1966)
La conjecture de Poincaré, posée en 1904, demandait de reconnaître la sphère en dimension trois parmi toutes les formes possibles. Elle avait résisté un siècle et figurait parmi les sept problèmes du millénaire, dotés d'un million de dollars chacun.
Kala racontePerelman n'a pas publié dans une revue. Il a déposé trois textes sur un site de prépublications, entre 2002 et 2003, puis il a attendu. Il a fallu quatre ans à d'autres équipes pour vérifier ligne à ligne : c'était juste. Il a refusé la médaille Fields en 2006, puis le million de dollars en 2010, et il s'est retiré des mathématiques. Il a expliqué qu'il ne voulait pas être exposé comme un animal dans un zoo, et que si la démonstration est correcte, aucune autre reconnaissance n'est nécessaire.
D'où viennent les images
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